Au printemps 2026, j'ai fait une résidence de création de deux mois à Kunstnarhuset Messen, situé à Ålvik, dans la région du Vestland, en Norvège. Installée dans un bâtiment construit en 1918 par l'architecte Nicolai Beer, la résidence est située au bord du Hardangerfjord, dans un paysage où se rencontrent montagnes, forêts, chutes d'eau et infrastructures industrielles. Le bâtiment, construit initialement pour être un centre d’achat, servait autrefois aux activités liées à l'usine et occupait une place importante dans la vie du village.
Mon projet s'intéressait aux relations entre patrimoine architectural, histoire industrielle et mémoire du territoire. À travers la peinture, la céramique et la vidéo, j'ai exploré la manière dont les lieux conservent les traces des activités humaines et comment l'architecture participe à la construction d'une mémoire collective.
À l'origine composé de terres agricoles, Ålvik s'est transformé rapidement au début du XXe siècle avec la construction d'une centrale hydroélectrique et d'une usine de ferro-alliages destinée à l'industrie métallurgique internationale. Le village s'est développé autour de cette activité industrielle afin d'accueillir la main-d'œuvre nécessaire à son fonctionnement. Son développement urbain présente une particularité remarquable : pendant plusieurs décennies, les bâtiments résidentiels et les infrastructures ont été conçus selon les plans des architectes Nicolai Beer puis Esben Poulsson, qui ont façonné l'identité architecturale du village.
On y retrouve ainsi une grande variété de typologies résidentielles : maisons jumelées, maisons de plain-pied, maisons cubiques à deux étages, bâtiments à toits à deux versants et plusieurs autres configurations. Cette diversité n'était pas uniquement esthétique. Les différents quartiers étaient organisés selon la position occupée par les habitants au sein de l'usine et reflétaient la hiérarchie sociale de l'époque. Les médecins, les cadres, les employés de l'administration, les ouvriers spécialisés ou encore les travailleurs moins fortunés vivaient dans des secteurs distincts. Chaque quartier possédait ses propres formes architecturales, créant une géographie sociale inscrite directement dans l'espace bâti.
L'un des quartiers les plus emblématiques est Skjæret, situé en bordure du fjord. Construit autour de 1936, il est reconnu pour ses maisons fonctionnalistes, parmi les premières de ce style en Norvège. J'y passais presque tous mes matins à marcher en bordure de l'eau, saluant au passage le même voisin qui me faisait toujours signe depuis le balcon de sa maison verte. Dans ce quartier, on retrouvait principalement deux types d'habitations : des maisons de plain-pied et des maisons cubiques à deux étages. J'ai également été fascinée par l'existence d'un code de couleurs imposé aux façades, révélant jusqu'à quel point l'image du village avait été soigneusement pensée et contrôlée.
Pendant mon séjour, j'ai parcouru le village et documenté son architecture, son histoire et ses paysages. Ce qui m'a particulièrement frappée, c'est la façon dont tout semble être lié : la ville existe grâce à l'usine, l'usine existe grâce à l'énergie produite par les chutes d'eau, et cette énergie provient directement de la montagne. Encore aujourd'hui, on peut observer les traces des infrastructures qui ont rendu possible cette industrialisation, notamment un ancien chemin de fer dans la montagne utilisé au début du XXe siècle. Une partie importante de cette recherche a été rendue possible grâce à la collaboration d'un citoyen d'Ålvik, un passionné de l'histoire locale. Il a généreusement partagé ses connaissances et nous a permis, aux autres artistes de la résidence et à moi, de visiter un petit musée habituellement fermé au public. On y trouvait des archives, des photographies et de nombreux objets liés à l'histoire industrielle du village. Deux appartements y avaient été reconstitués, l'un représentant la vie quotidienne autour de 1915 et l'autre autour de 1950, offrant un aperçu concret de l'évolution des modes de vie dans la région.
Sur place, j'ai adapté ma pratique aux ressources disponibles. J’ai d’abord dessiné beaucoup, j’ai fait autour de 60 dessins, au feutre et en numérique. J'ai élaboré plusieurs études pour une nouvelle série de peintures tout en poursuivant des expérimentations en céramique. La majorité de ce travail s'est toutefois déroulée à Bergen plutôt qu'à Ålvik, puisqu'il n'y avait pas d'atelier de céramique sur place. Cela impliquait plusieurs défis techniques, notamment le transport des pièces avant leur cuisson. Souhaitant mieux comprendre le territoire qui m'accueillait, j'ai également participé à différentes activités organisées par la communauté locale, ce qui a enrichi ma réflexion et approfondi mon expérience du lieu. J’ai pris le temps de dessiner chaque jour mes anecdotes quotidiennes dans un carnet de voyage pour me rappeler de chacun des événements de ce voyage.
La résidence s'est conclue par la réalisation d'une vidéo d'animation qui rassemble à la fois mes recherches sur l'histoire d'Ålvik et mon expérience personnelle du séjour. Cette œuvre agit comme un récit visuel où se croisent mémoire industrielle, architecture, paysage et impressions de voyage. Les recherches menées en Norvège constituent aujourd'hui un corpus inédit qui continuera d'alimenter de futures expositions. Cette résidence a marqué une étape importante dans mon parcours artistique en me permettant d'approfondir ma réflexion sur les liens entre architecture, territoire et mémoire, tout en développant une pratique nourrie par l'immersion, la rencontre et l'exploration de nouveaux contextes culturels.
Au-delà du travail de création, cette résidence m'a aussi permis de ralentir. J'y ai trouvé un espace pour réfléchir, prendre du temps pour moi, respirer l'air du fjord et des montagnes, faire de nouvelles rencontres et découvrir une culture qui m'était inconnue. Ce que je retiens surtout, ce sont mes matinées passées à boire du thé au bord du fjord sous le vent froid de la Norvège, les baignades dans l'eau glacée, les discussions avec les habitants, mes expérimentations en atelier, les parties de frisbee-golf, le brunost, les lefse, les barres de chocolat Smash, le bacalao, les trolls et les maisons.